Le cimetière de bateaux de Quelmer : un musée à ciel ouvert sur la Rance


À marée basse, les bateaux semblent posés dans la vase de la Rance. Certains tiennent encore debout, d’autres ne sont plus qu’une ossature de bois, un moteur rouillé ou quelques membrures. Sur les coques, les peintures laissées par les artistes s’effacent elles aussi peu à peu.
Je connaissais bien sûr le cimetière de bateaux de Quelmer, à La Passagère, mais je l’ai véritablement redécouvert à l’occasion des Journées du patrimoine, lors d’une visite proposée par l’ADRAMAR, association spécialisée dans l’archéologie maritime.
Et derrière ces vieilles carcasses se cache une histoire beaucoup plus riche que je ne l’imaginais.
Car Quelmer n’est pas simplement un endroit où l’on aurait décidé un jour d’abandonner de vieux bateaux. C’est un lieu qui s’est constitué progressivement, presque par accident, et dont notre regard a complètement changé avec le temps.
La Rance, une voie maritime
Pour comprendre la présence de tous ces bateaux à Quelmer, il faut aussi regarder la Rance autrement que comme un paysage.
Pendant longtemps, la Rance a été une véritable voie de circulation maritime. On y transportait des voyageurs et des marchandises, on y pêchait et de nombreux bateaux de travail naviguaient entre les ports et les villages installés sur ses rives.
Avant que la voiture et les routes ne prennent la place que nous leur connaissons aujourd’hui, le bateau faisait pleinement partie des déplacements et des échanges locaux. Les craquelins, spécialité emblématique de la région malouine, étaient par exemple transportés par bateau sur la Rance pour être vendus dans les communes riveraines.
La liaison entre Saint-Malo et Dinard, assurée notamment par les Vedettes Vertes et les Vedettes Blanches, témoigne elle aussi de cette importance du transport fluvial et maritime.
Les épaves de Quelmer sont donc aussi les témoins d’une époque où la Rance était une voie de communication, de commerce et de travail beaucoup plus présente dans la vie quotidienne.
Comment est né le cimetière de bateaux de Quelmer ?

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser penser, le cimetière de Quelmer n’a pas été créé comme un lieu destiné à recevoir les bateaux en fin de vie.
Les photographies anciennes étudiées par l’Inventaire du patrimoine montrent qu’il n’existait pas encore dans les années 1950, ni même en 1962. Son apparition est postérieure à l’installation d’un chantier naval dans l’anse en 1968. Puis, surtout dans les dernières décennies du XXe siècle, les bateaux abandonnés se sont progressivement accumulés sur la grève.
Mais tous ne sont pas arrivés ici de la même manière.
Certains étaient effectivement en fin de vie. D’autres étaient encore simplement amarrés ou échoués dans le secteur. Un propriétaire vieillissait, tombait malade ou décédait, le bateau n’était plus entretenu et restait là. Peu à peu, il devenait une épave.
Lors de notre visite, notre guide nous raconte même qu’un bateau a été déplacé jusqu’à Quelmer afin de débarrasser une autre partie de la Rance. Ce cimetière est donc moins le résultat d’une décision que celui d’une accumulation d’histoires individuelles.
Des bateaux abandonnés, mais pas sans histoire
À première vue, il est parfois difficile d’imaginer ces carcasses en train de naviguer. Et pourtant, certaines ont transporté des passagers entre Saint-Malo et Dinard.
D’autres ont pêché, travaillé dans les parcs à moules ou parcouru la mer pendant des décennies.
Parmi les épaves identifiées par l’ADRAMAR figure le Président Raoult, une ancienne Vedette Verte sortie du chantier F. Donne en 1931 et affectée à la liaison entre Dinard et Saint-Malo.
Il y a d’ailleurs une jolie ironie de l’histoire. Le Président Raoult, des Vedettes Vertes, et la Vedette n°7, des Vedettes Blanches, transportaient autrefois les voyageurs entre Dinard et Saint-Malo pour deux compagnies concurrentes. Le premier était construit en bois, la seconde en métal. Après s’être disputé les passagers pendant leurs années de service, les deux bateaux ont finalement terminé leur voyage presque côte à côte, dans la même anse de Quelmer.

Certains bateaux ont même connu une seconde vie sans reprendre la mer. Lors de la visite, notre guide nous raconte ainsi que l’une des embarcations de Quelmer avait été transformée en vivier à bigorneaux. Le bateau ne servait plus à naviguer, mais sa coque était encore utilisée pour conserver les coquillages dans l’eau.
Une autre façon de comprendre qu’un bateau ne passait pas forcément directement de la navigation à l’état d’épave : il pouvait être réparé, transformé, réemployé ou changer complètement d’usage avant d’être finalement abandonné.
On trouve également le Thyemalo, dernier bateau mytilicole du Vivier-sur-Mer, ainsi que l’Ondine et le Philippe-Martine, ancien thonier des années 1960.
Le Philippe-Martine, arrivé à Quelmer pour être réparé
L’histoire du Philippe-Martine montre bien que tous les bateaux du cimetière n’ont pas été amenés ici pour y être abandonnés.
Cet ancien thonier des années 1960 avait été racheté et réaménagé par des particuliers. En 1993, il talonne près de la pointe de Cancaval et sa coque est endommagée.
Le bateau est alors ramené à Quelmer et posé sur la grève avec l’intention de le réparer. Mais les travaux se révèlent sans doute trop importants et trop coûteux. Le projet est abandonné et le Philippe-Martine ne repartira jamais.
Resté sur place, il se dégrade peu à peu jusqu’à devenir l’une des épaves du cimetière.
Quand les anciens marins reviennent voir leur bateau
C’est probablement l’une des anecdotes de la visite qui m’a le plus marquée.
Notre guide nous explique que d’anciens propriétaires ou capitaines sont parfois revenus à Quelmer retrouver leur bateau et raconter son histoire.
L’un d’eux serait ainsi revenu sur le site pour parler de son ancienne embarcation.
Le bateau avait été laissé dans le secteur mais un coup de vent l’aurait remis à flot. Parti dériver dans la Rance, il fallut aller le récupérer.
Prévenu, son ancien capitaine serait revenu avec l’un de ses anciens marins. Ensemble, ils auraient remorqué le bateau jusqu’à Quelmer et l’auraient tiré le plus haut possible sur l’estran.
Pour éviter qu’une grande marée ne l’emporte à nouveau, ils auraient alors percé la coque afin que l’eau puisse entrer et que le bateau reste définitivement sur place.
Difficile ensuite de regarder ces épaves comme de simples déchets. Derrière chacune peuvent se cacher des années de travail, des équipages, des traversées et parfois toute une vie de marin.
Quand une épave devient un patrimoine

Cela n’a pourtant pas toujours été évident. Pendant longtemps, ces cimetières de bateaux ont plutôt été considérés comme des accumulations d’épaves, voire comme des décharges susceptibles de polluer le littoral.
À Quelmer, certaines carcasses présentaient effectivement un risque de pollution.
En 2021, la Direction départementale des territoires et de la mer a ainsi fait évacuer quatorze bateaux. Mais les épaves conservées ont fait l’objet d’une concertation prenant en compte leur intérêt patrimonial.
Lors de l'inventaire, une vingtaine d'épaves en bois et en acier étaient encore réparties sur la plage, certaines remontant au début du XXe siècle.
Notre guide évoque également l’existence d’une soixantaine de cimetières de bateaux en Bretagne. Un patrimoine particulier, difficile à recenser précisément, puisque ces lieux se sont souvent constitués de manière informelle.
Et c’est là tout le paradoxe de Quelmer.
Des bateaux abandonnés autrefois parce qu’ils n’avaient plus de valeur peuvent aujourd’hui avoir une valeur précisément parce qu’on les a laissés là.
Les épaves de Quelmer, terrain d’étude pour les archéologues
C’est sans doute l’aspect du lieu que je connaissais le moins.
Pour les archéologues, une vieille coque n’est pas seulement une épave. Elle peut devenir un véritable document.
L’ADRAMAR organise notamment à Quelmer des stages consacrés à l’architecture navale avec des étudiants en archéologie. Pendant plusieurs jours, ils apprennent à observer, mesurer et relever les éléments encore visibles des bateaux.
Pourquoi mesurer une carcasse condamnée à disparaître ?
Parce que les plans anciens n’existent pas toujours. Les charpentiers de marine travaillaient avec leurs propres méthodes et leur savoir-faire.
Autrefois, lorsqu’un bateau en bois arrivait en fin de vie, il était courant de le démanteler et de réutiliser les matériaux qui pouvaient encore servir. Il reste donc peu de traces de certaines techniques de construction navale anciennes.
C’est ce qui rend les épaves de Quelmer particulièrement intéressantes pour les archéologues. Lorsque les plans n’existent pas ou n’ont pas été conservés, les éléments encore présents sur la coque permettent d’étudier la manière dont le bateau a été construit.
Le Koulmic, construit à Paimpol en 1928, fait partie des bateaux étudiés à Quelmer.
Ainsi, avant que le bois ne disparaisse définitivement sous l’action de l’eau et du temps, on le mesure, on le dessine et on en conserve la mémoire.
Quand il n’existe plus de plan, l’épave devient elle-même une archive.
Quand les épaves deviennent des œuvres de street art

Les archéologues ne sont pas les seuls à s’être intéressés aux vieilles coques.
Au fil des années, Quelmer est également devenu un terrain d’expression pour les artistes et les graffeurs.
Le Cancalais Kalvez y a notamment réalisé L’Endormi, aussi appelé La Belle Endormie, sur la proue d’une épave. L’œuvre a depuis été effacée par le temps et les marées.
L’artiste rennais Héol Art est lui aussi intervenu plusieurs fois à Quelmer. En 2014, il y réalise notamment Femme Proue. Une autre de ses œuvres, représentant un homme entravé, évoque le passé esclavagiste de Saint-Malo.
D’autres graffitis sont apparus, certains ont disparu, d’autres ont été recouverts.
C’est toute la particularité du street art de Quelmer : ici, l’œuvre n’est pas seulement éphémère parce qu’elle est exposée dehors.
Son support lui-même est en train de disparaître.
Le bois pourrit, le métal rouille, les membrures s’effondrent. Avec elles disparaissent progressivement les peintures réalisées sur les coques.
Au fil des années, les épaves de Quelmer sont ainsi devenues un étonnant terrain d’expression artistique à ciel ouvert. Et pour les amateurs de street art, d’autres œuvres sont à découvrir dans les rues de Saint-Malo.
Une boîte à musique disparue
Les interventions artistiques ne se limitaient pas à la peinture. Une Street Music Box de The Atomik Nation avait également été installée dans la carcasse de l’un des bateaux.
Aujourd’hui, elle a disparu. Lors de notre visite, le guide de l’ADRAMAR nous montre l’endroit où elle se trouvait : son support a été tronçonné de façon très visible, ce qui laisse penser que l’œuvre a été volontairement emportée.
Une disparition qui pose aussi la question de la préservation de ces créations installées dans un lieu ouvert à tous. Notre guide insiste d’ailleurs sur un point : plus ces œuvres sont connues et leur histoire racontée, plus les visiteurs peuvent comprendre leur valeur et l’importance de les laisser sur place.
Mémoires échouées : redonner une voix aux bateaux

Aujourd’hui, certaines épaves parlent pourtant encore, d’une autre manière.
Sur plusieurs bateaux, j’ai découvert les panneaux et QR codes du parcours sonore Mémoires échouées, créé par Musair à partir du travail de recherche de l’ADRAMAR.
Quatre bateaux servent de support au parcours : le Président Raoult, le Koulmic, le V7 et le Zoulou.
En scannant les QR codes, le visiteur écoute une courte histoire inspirée de ce que l’on connaît du bateau. Il ne s’agit pas de témoignages historiques au sens strict, mais de récits fictifs et plausibles construits à partir de leur histoire et des éléments encore visibles.
C’est une jolie façon de regarder autrement une carcasse dont il ne reste parfois que quelques morceaux de bois.
Ces bateaux ne naviguent plus, mais on leur a rendu une voix.
La cabane des copains, autre mémoire de Quelmer
Les bateaux ne sont pas les seuls à avoir disparu.
Pendant un temps, une petite cabane bricolée se trouvait au milieu des épaves.
Notre guide nous raconte qu’elle était devenue un lieu de rendez-vous pour des habitués du quartier. On s’y retrouvait pour discuter, partager un verre ou simplement passer un moment ensemble.
Sa disparition lors du nettoyage du site n’a d’ailleurs pas laissé tout le monde indifférent.
Cette petite histoire rappelle que le patrimoine de Quelmer n’est pas seulement constitué de bois, de métal et de vieux moteurs.
Il est aussi fait de souvenirs, d’habitudes et de personnes qui se sont approprié ce drôle de paysage au fil des années.
Faut-il conserver les épaves de Quelmer ?
C’est finalement la question qui reste après la visite.
Doit-on laisser ces bateaux se décomposer sur l’estran ? Les enlever lorsqu’ils deviennent dangereux ou polluants ? En conserver certains pour leur intérêt historique ?
Il n’y a probablement pas de réponse simple.
Ce qui est certain, c’est que le regard porté sur eux a changé.
Hier, ils pouvaient être considérés comme des bateaux sans valeur dont personne ne savait vraiment quoi faire. Aujourd’hui, des archéologues les étudient, des étudiants les dessinent, des artistes les utilisent comme support, des photographes viennent les immortaliser et des visiteurs écoutent leur histoire.
Mais ce musée à ciel ouvert a une particularité : ses collections disparaissent.
Le vent, la pluie, les marées et le temps poursuivent lentement leur travail.
C’est peut-être aussi ce qui rend Quelmer si particulier.
Visiter le cimetière de bateaux de Quelmer
Le cimetière se trouve à Quelmer-La Passagère, sur les bords de la Rance à Saint-Malo. Il est accessible depuis le secteur de La Passagère et se découvre également depuis le sentier côtier.
Pour vraiment observer les carcasses, mieux vaut venir lorsque la marée découvre suffisamment l’estran.
Mais ce ne sont pas des décors installés pour les visiteurs. Les épaves sont anciennes, fragiles et parfois dangereuses. Il vaut donc mieux les observer sans grimper dessus ni déplacer les morceaux qui les entourent.
Et surtout prendre son temps.
Car une fois que l’on connaît un peu leur histoire, on ne voit plus vraiment des tas de bois et de ferraille.
On imagine le Président Raoult transportant ses passagers entre Dinard et Saint-Malo, les pêcheurs travaillant à bord de leurs bateaux, le Philippe-Martine revenant blessé de Cancaval, les anciens marins retrouvant leurs embarcations et les archéologues mesurant les dernières membrures avant leur disparition.
À Quelmer, les bateaux ont cessé de naviguer depuis longtemps. Mais ils n’ont pas encore fini de raconter leurs histoires.
A voir aussi : le cimetière de bateaux du Minihic-sur-Rance " Le tanet"
Ecrit par Brigitte Besquent








